Panthères des neiges : premiers contacts

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Panthères des neiges : premiers contacts

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Au Kirghizstan, l’habitat de la panthère des neiges (Uncia uncia) s’étend sur 126 000 kilomètres carré et la population est estimée à environ 650 individus, soit 1 à 2 panthères pour 100 km2 (dernières estimations au Kirghizistan : Koshkarev, 1989 in Jackson et al., 2005). Inscrit sur la liste rouge des espèces menacées de l’UICN (Union International de Conservation de la Nature, Appendix I, 2006), ce grand félin Félin
Félidés
Les Félins ou Félidés, Felidae, sont une famille de carnivores féliformes. On y distingue les grands félins (Pantherinae) des petits félins (Felinae). Parmi leurs traits caractéristiques figurent leur tête ronde au crâne raccourci, leur mâchoire dotée d’environ trente dents, et leurs griffes rétractiles, exception faite du guépard, du chat viverrin et du chat à tête plate. Les félins sont digitigrades, c’est-à-dire qu’ils marchent en appuyant sur leurs doigts (la plante du pied ne se pose pas sur le sol).
est rare et donc difficile à observer. De plus, 25% de l’aire de répartition des panthères des neiges se situe au niveau de 50 km de frontières internationales ce qui complique les démarches de conservation, et la panthère des neiges étant une espèce en voie de disparition, tout prélèvement, même de poils ou d’excrément, doit être soumis à une autorisation spéciale de l’Etat concerné. Les scientifiques ont alors mis au point deux méthodes non-invasives permettant de récolter les informations nécessaires à l’étude approfondie des ces grandes timides : la méthode de présence / absence et le piégeage photographique. Ces deux techniques, abordables et faciles à utiliser, permettent de déterminer combien d’individus survivent chaque année, et l’état des populations étudiées. Il est essentiel d’étudier l’évolution des populations de panthères des neiges car cette espèce constitue un bon indicateur de la santé des écosystèmes d’altitude.











1. La méthode de Présence / Absence

Le but de cette démarche est d’établir la présence d’une espèce dans une zone particulière, de surface généralement comprise entre 200 et 500 Km2, en se basant sur des signes indirects (empreintes, excréments...), directs (observations de panthères sauvages) et sur les témoignages des habitants et chasseurs locaux (Jackson & Hunter, 1996). L’observateur doit être très rigoureux lorsqu’il détermine la présence d’une espèce (plutôt facile) ou l’absence de celle-ci d’une zone définie (plus délicat). En effet, l’absence de signes visibles peut parfois simplement indiquer un échec dans la détermination des signes, et cela peut se produire malgrès la présence de panthères dans la zone étudiée. Plusieurs raisons peuvent expliquer ce phénomène (Tableau 1) : La durée de vie d’une trace de passage dépend de facteurs environnementaux comme le temps, tandis que l’intensité des marquages sociaux (phéromones) dépendra de la saison et de la densité des individus dans cette zone.

Tableau 1. Facteurs influençant le dépôt de signes et le taux de longévité de ceux-ci chez la panthère des neiges (adapté de Ahlborn & Jackson, 1988 ; Jackson & Hunter, 1996).

Facteurs environnementauxExemplesSuggestions
Saison Le taux de marquage varie selon les périodes de reproduction. Plus élevé à la fin hiver et début printemps Surveillance plus efficace à ces saisons
Type de substrat et type de signe La longévité des traces de grattages et de marquage hormonaux dépend du type de substrat sur lequel ils sont déposés Les excréments sont des traces intéressantes car elles ont une plus grande longévité
Temps (neige, pluie et vent) Cachent ou détruisent les traces La neige cache les traces anciennes mais révèle les récentes. Pluie et vent détruisent rapidement les traces
Présence d’hommes et de bétail Traces altérées par passage des hommes et du bétail Plus de déplacements vers les hautes altitudes fin printemps et été
Organisation sociale et occupation du territoire Les panthères déposent des marques pour communiquer avec leurs congénères Le taux de marquage dépendra de la densité des panthères, de la taille du territoire et de l’organisation sociale

La cartographie réalisée à l’aide de cette technique peut alors alerter les gestionnaires de la diminution d’une population, due soit à la fragmentation et dégradation de l’habitat, soit à la chasse excessive des panthères et de leurs proies. Ce genre d’étude a déjà été réalisée sur le jaguar (Panthera onca), permettant la création d’une carte de la répartition historique et actuelle de l’animal et de ses proies (Sanderson et al., 2002).

Afin de déterminer la distribution spatiale des panthères des neiges ainsi que leur abondance, les aires de surveillance sont généralement divisées en surfaces de 15 à 50 km2 appelées cellules de recherche (la taille variant selon l’abondance des proies dans la région et l’intensité de l’impact humain). Dans chaque cellule, des sites représentatifs sont déterminés et la présence (ou absence apparente) de l’espèce est établie grâce aux signes cités plus haut. Une bonne surveillance implique de relever l’effort fourni, c’est à dire le nombre d’heures ou de jours passés à chercher les signes sur la surface étudiée, mais également les latitudes et longitudes de chaque signe de présence. Il est donc indispensable de posséder une carte topographique (1:250 000) et d’avoir accès à l’imagerie satellite afin de connaître parfaitement les aires étudiées. Malheureusement dans ces régions on peut difficilement se procurer une carte aussi précise. Cependant les images satellites et des cartes de 1:100 000 développées par l’ex Union Soviétique sont disponibles pour certains pays sur internet (pour les cartes : www.terrainmap.com/newsinfo.html ou http://www.cartographic.com/help/resources/overview.asp et pour les images satellites : Earthsat www.mdafederal.com, Earth Explorer map service http://edcsns17.cr.usgs.gov/EarthExplorer/, Spot Image Corporation www.spot.com/html/SICORP/401.php).

Ensuite des logiciels permettent de calculer le taux d’occupation d’une aire en fonction de la probabilité de détection des panthères. Karanth & Nichols (2002) ont développé cette technique sur le tigre (Panthera tigris) et MacKenzie et al. (2002 ; 2003) ont créé le logiciel PRESENCE pour analyser les données (téléchargement sur le site de USGS Patuxent Wildlife Research Center, Laurel, Maryland : www.mbr-pwrc.usgs.gov/software).

Quantités d’indices en relation directe avec la densité absolue peuvent être utilisés comme mesure relative de l’abondance d’une espèce. Les transects de traces, dans lesquels est compatbilisé le nombre d’empreintes, d’excréments, de traces de grattages ou d’urine relevées, sont largement utilisés pour évaluer la taille des populations de panthères des neiges, notamment dans des secteurs relativement bien définis comme les parcs ou réserves naturelles (Jackson and Hunter, 1996). Le ISLT (International Snow Leopard Trust) a développé un programme informatique permettant de constituer une base de données exhaustive sur les panthères des neiges : SLIMS (Snow Leopard Information Management System). Lorsqu’on réalise un transect, voici les renseignements qui doivent être complétés sous forme de tableau après avoir indiqué précisément les coordonnées de l’aire étudiée, la date, le nombre d’observateurs, l’altitude, le type de terrain traversé, la végétation observée, la présence d’ongulés, l’impact de l’homme sur l’écosystème étudié et la présence d’autres carnivores dans le secteur (prédateurs concurrents).

Tableau 2. Renseignements types lors d’un transect.

Distance parcourueSite N°Observation N°EmpreinteGrattageFècesUrineAge si obs. dir.
1
2
3
4
5

Après chaque sortie de terrain, on comptabilise les données et on détermine les sites les plus fréquentés et favorables à la poursuite de notre étude.

Pour une surveillance efficace sur le long terme, il est important d’utiliser une méthode standard non subjective, réplicable et constante entre tous les participants à chaque observation. Il peut être également très intéressant de surveiller l’abondance relative des populations de proie (moutons, chèvres, marmottes...) comme moyen secondaire pour estimer la taille probable de la population de prédateurs.

2. Le piégeage photographique

Ullas Karanth (1995) a été le premier chercheur à utiliser le piège-photographique pour des études de capture-mark-recapture (CMR) sur le tigre. Depuis, cette technique est devenue un outil indispensable en biologie de la conservation pour étudier les espèces rares et/ou très timides. Ce système permet en effet de prendre des photos d’animaux sauvages insaisissables en se déclenchant tout seul sur leur passage. On dispose l’appareil, dans une infractuosité rocheuse par exemple, à proximité de l’endroit où l’on a au préalable repéré les traces d’une panthère. Le capteur de l’appareil déclenche automatiquement la prise de photos lorsque l’animal passe devant l’objectif. Généralement on utilise deux appareils afin de photographier les deux côtés de l’animal (exemple Fig.1). Les images ainsi capturées permettrons d’identifier les lieux fréquentés par les panthères mais surtout d’estimer leur nombre sur un territoire donné. En effet, les individus sont identifiés grâce aux patternes de pelage qui sont propres à chacun.


Figure 1 et 2. Exemple d’identification de deux individus différents basée sur les patternes de pelage.
Les cercles indiquent les caractéristiques utilisées pour l’identification. Le nombre de caractéristiques varie selon la position du corps de l’animal (Snow Leopard Conservancy, 2005).

Il y a plusieurs facteurs à prendre en compte avant de se lancer dans la surveillance par piège-photo : la taille de l’aire d’observation, la localisation des lieux de passage de la population étudiée, la période de temps nécessaire pour conduire l’étude, la position des appareils, le nombre nécessaire... Donc voici ce qui doit être étudié avant de s’aventurer dans la montagne avec tout le matériel :
a) Localiser les meilleurs routes de passages des panthères des neiges et choisir celles que l’on va privilégier pour l’étude.
b) Déterminer la position des appareils photographiques (faire des tests préalables pour voir quel angle offre la meilleur prise de vue)
c) Tester le bon fonctionnement du matériel et estimer le planning des observations en fonction de facteurs tels que l’autonomie en batterie, la capacité de la mémoire, la distance à parcourir...
d) Et bien sûr, informer les habitants du travail en cours pour éviter toute dégradation ou vol du matériel.

Il est également important de bien comprendre les mouvements des panthères locales et leur comportement pour arriver à un piégeage efficace. Les individus des deux sexes laissent énormément de traces sur des promontoires où les chances de rencontre entre deux individus sont élevées. Jackson (1996) rapporte que les panthères des neiges privilégient les bords de falaises, le sommet des crêtes ou les vallées étroites et encaissées. Plusieurs individus visitent, partagent et marquent les mêmes endroits tout au long de l’année avec une fréquence accrue pendant la période d’œstrus des femelles (de janvier à début avril). Ces endroits seront donc des cibles idéales où poser des pièges-photo. Il est recommandé de poser les pièges à environ trois mètres de l’endroit où l’on a trouvé une trace car les panthères viennent souvent tourner autour des traces laissée par leurs congénères. L’appareil doit reposer à 30-50 cm du sol pour une bonne prise de vue.



Figure 3. Exemple de disposition du piège-photo

Même si les routes de passage des panthères des neiges sont bien définies, l’habitat escarpé et l’absence de réseaux routiers étendus contraignent l’accès au panthères. Il ne sera donc pas toujours possible de poser des pièges-photo à très haute altitude loin des habitations bien que ce soit l’emplacement idéal. De même, le territoire couvert par les caméras ne pourra pas être aussi étendu qu’on le voudrait car il est essentiel de pouvoir retrouver rapidement et facilement les pièges entre deux sessions afin de les déplacer sans interrompre la continuité du piégeage. Malgrès toutes ces contraintes, on a des chances de capturer des images de panthères si les appareils sont placés intelligemment. Dans un habitat de bonne qualité on estime qu’il faut en moyenne deux pièges photographiques (un piège = un détecteur et deux appareils photos pour prendre les deux côtés de l’animal) tous les 16 à 30 km2, ce qui correspond au territoire minimum d’une femelle adulte. Les deux pièges doivent être éloignés d’au moins un kilomètre l’un de l’autre. Mais il est inutile de mettre deux pièges sur une même cellule lorsque celle-ci ne présente qu’un seul site favorable. Il faut en moyenne six pièges pour surveiller une zone de 100 km2. La surveillance par piégeage ne doit pas excéder une durée de 60 jours d’affilés pour ne pas perturber la faune. Il est possible de poser deux à trois pièges-photo par jour lorsqu’on n’est pas trop éloigné du camp de base, sinon on se restreint à un par jour. Il faut compter environ deux heures pour installer convenablement chaque appareil. Si la zone géographique étudiée est favorable une période de trois à cinq jours suffit pour capturer une image. Sinon il faut laisser le piège en moyenne quatre à sept jours avant de récolter une photo (Jackson et al., 2005).

Selon les moyens dont on dispose, on peut tenter soit de déterminer le nombre minimum d’individus présents dans la zone étudiée, soit d’estimer la taille de la population à l’aide d’un logiciel d’analyse. Mais dans ce cas les moyens logistiques requis sont beaucoup plus importants car la surface étudiée doit être supérieure à 500 km2 ce qui nécessite 20 à 40 pièges-photo. Dans un premier temps, on peut se contenter de compter les individus présents dans une zone afin de voir si cette zone peut être intéressante pour une étude plus complète de population.

3. Conclusion

Les méthodes décrites ici sont actuellement les plus efficaces pour étudier les panthères des neiges mais elles nécessitent beaucoup de rigueur et de volonté de la part des participants. C’est un travail d’équipe qui exige patience et organisation et qui ne peut-être courroné de succès qu’à la condition de collaborer avec les populations locales. En effet, les éleveurs n’hésitent pas à empoisonner ou piéger les panthères qui s’approchent trop près du bétail. Il savent donc où les trouver et seront une aide précieuse pour le pistage. Mais il faut en retour les aider à protéger leur gagne pain des panthères afin qu’ils ne soient plus amenés à les chasser. Par exemple la construction d’enclos solide pour protéger le bétail peut les aider, et donc les amener à s’intéresser à cet animal non plus comme prédateur nuisible mais comme espèce à forte valeur écologique et même à terme financière (tourisme), pour peu qu’elle reste en vie. Les populations locales peuvent également être mises à contribution pour poursuivre le pistage le reste de l’année et enrichir continuellement la base de données sur les panthères des neiges

4. Bibliographie

Ahlborn, G.A. and Jackson, R.M., 1988. Marking in free-ranging snow leopards in west Nepal : a preliminary assessment. P25-49 in H. Freeman (ed). Proceedings 5th International Snow Leopard Symposium. October 1986, Srinagar, Jammu, and Kashmir, India. International Snow Leopard Trust, Seattle and Wildlife Institute of India, Dehradun, India. 269 p.

Jackson, R.M., 1996. Home range, movements and habitat use of Snow leopard (Uncia uncia) in Nepal. Ph.D. Thesis, University of London, England. 233 p.

Jackson, R. and Hunter, D.O., 1996. Snow leopard survey and conservation handbook. International Snow Leopard Trust, Seattle, and U.S. Geological Survey, Biological Resources Division, 154 p.

Jackson, R.M., Roe, J.D., Wangchuk, R., Hunter, D.O., 2005. Surveying Snow Leopard population with emphasis on camera trapping : A handbook. The Snow Leopard Conservancy, Sonoma, California. 73 p.

Karanth, K.U., 1995. Estimating tiger (Panthera tigris) populations from camera trap data using capture-recapture models. Biological Conservation 71 (3) : 333-338.

Karanth, K.U. and Nichols, J.D., 2002. Monitoring tigers and their prey : a manual for researchers, managers and conservationists in tropical Asia. Centre for Wildlife Studies, Bangalore, India. 193 p.

Mackenzie, D.I., Nichols, J.D., Lachman, G.B., Droege, S., Royle J.A. and Langtimme C.A., 2002. Estimating site occupancy rates when detection probabilities are less than one. Ecology 83 (8) : 2248-2255.

Mackenzie, D.I., Nichols, J.D., Hines, J.E., Knuston, M.G. and Franklin, A.D., 2003. Estimating site occupancy, colonization and local extinction when a species is detected imperfectly. Ecology 84 : 2200-2207.

Sanderson, E.W., Redford, K.H., Chetkiewiez, C.B., Medellin, R.A., Rabinowitz, A.R., Robinson, J.R. and Taber, A.B., 2002. Planning to save a species : the Jaguar as a model. Conservation Biology 16 (1) : 58-72.

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