La désertion des steppes et savanes d'Afrique de l'ouest et centrale

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La désertion des steppes et savanes d'Afrique de l'ouest et centrale

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Alors que va s’ouvrir en septembre prochain à Hawaï le 6e congrès mondial de la nature, la situation des grands mammifères d’Afrique de l’ouest et centrale continue à se dégrader malgré les efforts conjoints des gouvernements et des ONG.
Quelles sont alors les raisons de ce déclin spectaculaire ? Quels sont les enjeux de la conservation au sein de cette partie de l’Afrique ? Et quel avenir peut-on prévoir pour toutes ces espèces en voie de disparition ?

Une école pas comme les autres

Il existe au nord du Cameroun une école qui a pour vocation la formation des éco-gardes et spécialistes de la faune africaine ainsi que la recherche en gestion durable de la biodiversité et des aires protégées d’Afrique tropicale. Il s’agit de l’Ecole de Faune de Garoua (EFG).

Si je n’avais pas lu, un jour, un article concernant cette école dans une revue de l’Office nationale de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS) je n’y aurais jamais mis les pieds.
Passionné par les animaux, assoiffé d’aventures et nourri de rêves d’évasion me voilà donc embarqué, il y a maintenant dix ans, pour une folle épopée qui me mènera jusqu’au parc national de Waza situé dans l’extrême nord du pays.

Erigé en réserve de biosphère par l’UNESCO en 1982, ce parc est d’une importance capitale pour le Cameroun tant d’un point de vue de conservation et de protection de la biodiversité que d’un point de vue touristique et économique.

Girafes dans le parc de Waza

On y trouve des espèces phares telles que le lion (Panthera leo), l’éléphant (Loxodonta africana africana), la girafe (Giraffa camelopardalis antiquorum) mais aussi d’autres moins connues comme le cob de Buffon (Kobus kob), le Damalisque (Damaliscus korringum), le bubale (Alcelaphus buselaphus) et l’hippotrague (Hippotragus equinus). On trouve également plusieurs espèces de reptiles, d’insectes et d’oiseaux dont l’autruche ( Struthio camelus).
C’est dans ce cadre que nous avons réalisé avec l’EFG un inventaire partiel de la grande faune en application des enseignements dispensés.

Damalisques dans le parc de Waza

Un constat alarmant

De nombreuses méthodes de recensement existent et la sélection d’une d’entre elles dépend de différents critères tels que l’objectif à atteindre, la topographie du terrain, le budget et le personnel disponibles etc...
Pour réaliser cet inventaire partiel nous avons décidé d’utiliser la méthode des transects linéaires sur une zone représentative de l’ensemble du parc national.
Un transect est une ligne imaginaire dont on connaît les caractéristiques (longueur, orientation, topographie...) et au long de laquelle on effectue le dénombrement des espèces rencontrées.

Hélas, malgré le nombre et la longueur des transects effectués, le constat me parut alarmant. Nous avons bien observé plusieurs girafes, damalisques et autres antilopes, quelques babouins et singes verts également mais aucune trace de lions ou d’éléphants qui avaient fait la réputation de ce parc à sa création.
Certes ces relevés ne sont pas exhaustifs et ne constituent pas une preuve scientifique formelle mais ils vont dans le sens des différentes études qui ont été menées.

Les analyses complètes et les données quantifiées font souvent défaut tant la tâche est ardue, les méthodes d’inventaire diverses et la publication des relevés rare et non systématique mais toutes les études que l’on peut trouver s’accordent sur un point : l’appauvrissement faunique et le déclin accéléré de nombreuses espèces de grands mammifères non seulement dans la réserve de Waza mais de façon généralisée dans l’ensemble des réserves d’Afrique de l’ouest et centrale.

Afrique de l’ouest et centrale (source : UNICEF)

De plus, j’ai eu par la suite le privilège d’accompagner plusieurs jours le vétérinaire Jean-François Lagrot sur les traces des derniers rhinocéros noirs d’Afrique de l’ouest (Dicornis bicornis longipes) retranchés dans les lisières forestières du nord du Cameroun. Il constata malheureusement, au terme de ses recherches, la disparition de celui-ci et cette sous-espèce fut considérée comme éteinte depuis 2011.

Concernant les éléphants des savanes et les cobs de Buffon, par exemple, une étude révèle que le nord de l’Afrique centrale a perdu plus de 80% de leurs effectifs entre 1985 et 2005 (Bouché, P. 2012).

Enfin, à l’issue du 5e congrès mondial de la nature organisé par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), les gouvernements, ONG et institutions des Nations Unies ont conclu à un état critique des grands vertébrés en Afrique de l’ouest et centrale où l’on constate que « dans de nombreux cas le statut de conservation des espèces y est pire que sur le reste du continent » (Mallon, D.P. et al. 2015).

Les enjeux de la conservation en Afrique de l’ouest et centrale

Il est donc légitime de se demander pourquoi la conservation des espèces et la gestion des aires protégées sont elles si délicates dans cette partie du monde ? Quelles sont les difficultés auxquelles se heurtent les acteurs de la protection de la biodiversité ?

Les menaces qui planent sur ces aires protégées sont multiples et nous ne pourrons en dresser qu’une liste non exhaustive sachant que chacune de ces zones de conservation possède sa propre problématique.

Celle qui semble être la menace universelle et porter le plus préjudice est le braconnage aussi bien pour la recherche de trophées que pour alimenter les marchés de viande de brousse.
En effet, selon la Convention sur le commerce international des espèces menacées d’extinction (CITES), jusqu’à 90% de la mortalité enregistrée chez les éléphants en Afrique centrale est attribuable au braconnage et depuis 2009 son niveau n’a cessé d’augmenter.

Face à des hommes de plus en plus armés et organisés la lutte anti-braconnage devient malheureusement dérisoire et le trafic de l’ivoire un marché toujours aussi lucratif.

Mais les éléphants et les rhinocéros ne sont pas les seuls à pâtir de ce combat déséquilibré puisque n’importe quel animal peut être tué pour sa chair et la viande de brousse est même très recherchée sur les marchés locaux où elle est vendue, le plus souvent fumée, au vu et au su de tous, presque dans l’indifférence générale malgré l’illégalité de ce commerce.

Viande de brousse sur un marché local (source : theguardian.com, Photographe : Schalk Van Zuydam)

Le problème est que cette viande représente parfois la seule source de revenu ou de nourriture d’une population accablée par la misère et entre dans les coutumes traditionnelles ancestrales.
Dans leur ouvrage Tristes Afriques, les vétérinaires Isabelle et Jean-François Lagrot dressent un portrait avisé et détaillé de ce fléau qui touche l’Afrique en infiltrant le cœur même de ce trafic.

Les locaux ne sont pas concernés par la conservation et c’est dans cette constatation que réside toute la réalité de la préservation en Afrique.
Ils exploitent les ressources de leur environnement pour survivre, comme le bois ou la gomme arabique par exemple, et parfois même cultivent des terres protégées ou font pâturer leurs troupeaux sur celles-ci. Ils entrent alors souvent directement en compétition avec la faune sauvage qui subit des pressions anthropiques et agricoles toujours plus fortes face à l’important accroissement démographique de cette région du globe. Les dégâts causés par les animaux exacerbent les tensions et engendrent des représailles.

Ainsi, « l’attitude négative persistante des communautés locales à l’égard de la faune est liée aux pertes que celle-ci occasionne (y compris en termes de vies humaines, de biens, de récoltes et même de terres agricoles abandonnées à des fins de conservation) » (Food and agriculture organization of United Nation (FAO)).

En plus de toutes ces menaces anthropiques, la faune doit également faire face, en particulier dans les régions les plus arides, au réchauffement climatique qui entraîne un assèchement des points d’eau et une désertification des steppes.

Fragilisée par tous ces dangers qui l’affectent, la viabilité de certaines populations de mammifères est mise en jeu alors même que la survie de ces espèces en dépend.

Un avenir en suspens

Confrontés à cette situation alarmante, des hommes, des gouvernements, des institutions, des ONG (comme le WWF, l’UICN, Des éléphants et des hommes pour ne citer qu’elles) ont décidé d’agir en multipliant, par exemple, les programmes de conservation et les apports financiers qui leur sont alloués mais sans en oublier les aspects socio-économiques et en intégrant les populations locales.
Ainsi, le développement d’approches de conservation qui prendraient en compte les enjeux cités précédemment, « tout en étant acceptables sur le plan culturel et financièrement et écologiquement durables, pourraient aider à résoudre le problème du maintien de grandes populations viables de faune sauvage en Afrique » (FAO).

L’ONG Awely des animaux et des hommes, par exemple, coordonne des projets liant conservation des espèces et développement durable. Elle participe notamment à l’éducation des jeunes en matière de préservation de l’environnement, à l’élaboration de stratégies alternatives à toute exploitation des ressources naturelles et à la recherche de solutions efficaces et bénéfiques pour limiter les conflits hommes/animaux.

Le concept de cogestion des réserves fait son apparition dans les années 90, il permet de passer d’une conservation répressive à une conservation intégrée et participative impliquant les populations riveraines. Il n’en est pourtant qu’à sa phase expérimentale dans beaucoup de pays africains et une étude basée sur la cogestion des réserves de biosphère de Waza et de la Bénoué au Cameroun dévoile que « la cogestion est en phase de produire les résultats inverses de ceux qu’elle était supposée générer [...]. Bien qu’elle soit un modèle pour une meilleure gestion des ressources naturelles des aires de conservation, la cogestion a montré des résultats mitigés » (Saleh, A. 2012).
Ce concept universel ne serait donc pas adapté à la réalité de l’Afrique et devrait être revu au cas par cas.

Concernant la viande de brousse, la communauté internationale semble avoir pris conscience de la gravité de la situation. Depuis 2010, le réseau de surveillance du commerce des espèces sauvages TRAFFIC a mis en place un observatoire de suivi de la viande de brousse en Afrique centrale (Bassin du Congo) appelé SYVBAC, dans le but de maintenir ce trafic à des niveaux durables.

Enfin, une partie des pays impliqués dans le commerce de l’ivoire adoptent des mesures et des plans d’action de plus en plus fermes et dissuasifs et certains gouvernements, comme le Cameroun, affectent des forces de sécurité dans leurs parcs nationaux.

Lors de la déclaration de Paris du 5 décembre 2013, la communauté internationale exprime son inquiétude et prend des engagements. La France, par exemple, durcit la loi et les sanctions appliquées à la lutte contre le braconnage d’éléphants et contre le trafic d’ivoire et d’autres espèces protégées.
En février 2014, elle médiatise la destruction de son stock d’ivoire issu de 30 ans de saisies et montre alors la force de son engagement.

Malheureusement, malgré toutes ces actions et ce désir d’agir, certains pays manquent encore de volonté politique et la gestion financière et matérielle de nombreuses aires protégées d’Afrique de l’ouest et centrale reste souvent occulte. Ainsi, face aux résultats insuffisants de la conservation dans ces parcs et réserves malgré les moyens mis en œuvre, certains acteurs de la protection de l’environnement se découragent et se retirent.

Lors du prochain congrès mondial de la nature qui se tiendra à Hawaï en septembre prochain, la communauté internationale et les décideurs mondiaux devront faire état de cette situation et entreprendre les mesures urgentes à adopter pour sauver ces espèces de l’extinction. La situation est critique mais il est encore temps d’agir et d’éveiller les consciences populaires. Il nous reste un incroyable défi à relever pour l’avenir, celui de stopper cette hémorragie que subissent ces paysages et pas seulement les savanes et les steppes mais aussi les forêts et les océans. Il nous faut harmoniser le bien-être des peuples avec la protection de la nature.

Bibliographie

Bouché, P. (2012). Evolution des populations d’éléphants d’Afrique soudano-sahélienne : enjeux pour leur conservation. Université de Liège-Gembloux agro-bio tech, Belgique.
Récupérée le 16 février 2016 depuis : https://orbi.ulg.ac.be/bitstream/22...

Lagrot, J.F. et Lagrot, I. (2005). Tristes Afriques. Paris : le cherche midi.

Mallon, D.P., Hoffmann, M., Grainger, M.J., Hibert, F., van Vliet, N. et McGowan, P.J.K. (2015). Analyse de situation de l’UICN concernant la faune terrestre et
d’eau douce en Afrique centrale et de l’Ouest
. Document occasionnel de la Commission de la sauvegarde des espèces de l’Union internationale pour la conservation de la nature nº 54. Gland, Suisse et Cambridge, Royaume-Uni.
Récupérée le 16 février 2016 depuis : http://cmsdata.iucn.org/downloads/s...

Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). (n.d). Les conflits humains-faune : la problématique.
Récupéré le 16 février 2016 depuis : http://www.fao.org/docrep/012/i1048...

Saleh, A. (2012). Un modèle et son revers : la cogestion des réserves de biosphère de Waza et de la Bénoué dans le nord du Cameroun [version électronique]. Université du Maine.
https://halshs.archives-ouvertes.fr...

David STEINER

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